L’industrie de la musique sort “miraculée” de l’année 2015

L’explosion de la consommation de musique en streaming a permis à l’industrie musicale de renouer avec la croissance en 2015. Un “miracle” qui, sauf quelques soubresauts sans suite, ne s’était pas produit depuis vingt ans.

Un miracle s’est produit en 2015 : selon les chiffres officiels publiés par la Fédération internationale de l’industrie phonographique (IFPI), le marché mondial de la musique enregistrée a retrouvé le chemin de la croissance. Il a progressé de 3.2 % en valeur l’an dernier, pour repasser au dessus de la barre des 15 milliards de dollars. Tous canaux de vente confondus, la hausse du marché a été de 2,3 % en Europe, de 1,4 % en Amérique du Nord, de 5,7 % en Asie, et de 11,8 % en Amérique Latine. Une performance jamais atteinte en 20 ans. Pour DBTHqui avait pourtant déjà lu cette tendance dans le marc de café des résultats financiers des majors de la musique, c’est un peu comme annoncer la chute du Mur de Berlin en 1989, ou la fin du Pacte de Varsovie deux ans plus tard : un moment historique ! Pour ceux qui ont vécu la Guerre froide…

Cette bascule se fait alors que le numérique, porté par une progression accélérée du streaming (+ 45 % sur un an en valeur, et des revenus multipliés par quatre en cinq ans), prend le dessus sur les ventes physiques, dont la baisse ralentit mais se poursuit (- 4,5 % l’an dernier, contre – 8,5 % en 2014 et – 10,6 % en 2013). “Je crois que l’industrie musicale sort avec succès de la transition numérique, et que le futur sera éclatant. Notre activité est désormais majoritairement numérique, nous avons retrouvé le chemin de la croissance et sommes prêts à atteindre de nouveaux sommets”, se réjouit Edgar Berger, Président et PDG international de Sony, dans le Global Music Report 2016 de l’IFPI.

Révolution

ifpi3En 2015, le numérique a été la première source de revenus des producteurs de musique dans une vingtaine de pays. Le streaming représente désormais 43 % des ventes numériques au niveau mondial. Dans une quarantaine de territoires, comme la France ou les Etats-Unis, il a rapporté plus que le téléchargement, dont le marché se contracte pour la troisième année consécutive : sa baisse a été de 10,5 % en valeur au niveau mondial l’an dernier. “La révolution du streaming a su attirer les consommateurs, y compris ceux qui jusque alors étaient restés en dehors des offres de musique numérique légales, créant ainsi un véritable levier de croissance”, analyse l’IFPI.

Si l’on inclut les droits voisins – perçus pour la diffusion de musique à la radio, à la télévision, et dans les lieux sonorisés -, le streaming a pesé près de 20 % des revenus de la filière phonographique en 2015, à hauteur de 2.9 milliards de dollars. “Le streaming peut potentiellement recréer un âge d’or de la musique, avec plusieurs acteurs composant un paysage numérique véritablement concurrentiel qui profitera aux artistes, aux consommateurs et à l’industrie”, considère John Rees, vice-président et responsable de la stratégie numérique de Warner Music International, qui voit l’arrivée d’Apple sur ce marché au deuxième semestre 2015 comme un facteur essentiel de son succès. Pour Francis Keeling, responsable du numérique chez Universal Music Group, “le fait que des services populaires comme Apple Music et Spotify aient atteint des dizaines de millions d’abonnés actifs montre que nous avons dépassé le stade du cercle des consommateurs initiés et sommes entrés dans l’ère d’une pratique généralisée”.

Avec 68 millions de souscripteurs à des offres de streaming payant à fin 2015, contre 41 millions un an plus tôt et 8 millions en 2010, c’est l’abonnement, dont les revenus ont progressé de près de 59 % sur un an, qui tire la croissance du marché global de la musique enregistrée. Le streaming financé par la publicité, malgré un chiffre d’affaires en hausse de 11.3 % et 900 millions d’utilisateurs, pèse trois fois moins en valeur, selon les chiffres de l’IFPI, qui en prend ombrage : “Les plateformes de partage de contenus bénéficiant illégitimement du régime de responsabilité allégée […] sont celles qui rassemblent le plus grand nombre de consommateurs de musique à la demande dans le monde, avec une base estimée à plus de 900 millions d’internautes. Paradoxalement, ces services n’ont généré pour l’industrie que 634 millions de dollars, soit seulement 4 % des revenus mondiaux de la musique”, regrette l’organisation dans son bilan annuel.

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Décorrélation

Avec 800 millions d’utilisateurs qui consultent des vidéo musicales à lui seul, et un statut d’hébergeur à la responsabilité limitée en matière de droit d’auteur, Youtube, qui doit renégocier tous ses accords avec les majors de la musique dans les mois qui viennent, est le premier visé par cette diatribe, et pour cause. La monétisation de l’audience de Youtube, première destination musicale sur Internet, laisse largement à désirer. “Nous avons perçu des miettes sur la publicité”, se plaint un dirigeant de l’industrie musicale au Financial Times. La nouvelle formule d’abonnement Youtube Red, lancée l’an dernier par le géant de Mountain View au milieu d’une offre toujours aussi peu lisible, est encore loin d’avoir fait ses preuves.

Alors que le nombre de chansons diffusées par les plateformes de streaming gratuit a bondi de 101 % aux Etats-Unis l’an dernier, les revenus reversés aux producteurs de musique n’ont progressé que de 31 %, selon les chiffres publiés par la RIAA (Recording Industry Association of America). Cette décorrélation entre consommation de musique et rémunération des ayant droit accentue la distorsion de concurrence entre des “hébergeurs” comme Youtube et des plateformes dûment licenciées comme Deezer ou Spotify. En 2014 (dernière année dont les données sont disponibles), Spotify a reversé 18 dollars par utilisateur aux maisons de disques, contre un dollar par utilisateur en 2015 pour YouTube, estime l’IFPI. “A peine 20 % de personnes sont disposés à payer pour la musique. Youtube aide les artistes et les labels à monétiser les 80 % restant, qui ne l’étaient pas auparavant”, contre-argumente un proche de la plateforme.

Youtube n’est pas seul à monétiser le gratuit. Le montant des droits voisins perçus par les producteurs de musique enregistrée – qui sont payés par les radios, télévisions, commerces, bars, restaurants, boîtes de nuit, webradios, etc. – a plus que doublé en l’espace de dix ans, pour atteindre 2,1 milliards de dollars en 2015 au niveau mondial. C’est un peu plus que le streaming sur abonnement. Le public est de plus en plus exposé à la musique, en tout lieu, sur tous les médias et tous les appareils, ce qui se traduit par une bien meilleure rémunération des ayant droit, pour une consommation de musique qui elle aussi est gratuite, et rapporte trois fois plus.

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About Philippe Astor

Journaliste, blogueur, franc tireur, libertaire, philosophe, hermétiste, guitariste, activiste, dillettante, libre penseur. @makno et http://rockthemusicbiz.blogspot.fr/