La “blockchain” met l’imagination au pouvoir (2/2)

blockchain

Deuxième article de notre dossier Blockchain. Vous pouvez aussi retrouver la première partie.  

Transposée à d’autres domaines que l’administration de cryptomonnaies, de la gestion des droits de la musique en ligne à celle des échanges de biens et de services entre particuliers, la blockchain est un formidable levier potentiel d’émancipation, qui remet l’imagination au pouvoir.

[Deuxième partie]

Il existe une grande variété de blockchains, créées notamment pour administrer des monnaies virtuelles concurrentes de Bitcoin (Peercoin, Blackcoin, Digibyte, Megacoin…). Au delà de cette couche “cryptomonétaire”, des plateformes distribuées comme Etherum permettent d’exécuter des applications spécifiques sur leur blockchain distribuée, sous la forme de mini-contrats intelligents appelés “smart contracts”. Ces mini-contrats automatisent l’exécution de transferts de valeur fondés sur des conditions mutuellement convenues. Ils peuvent par exemple fixer les conditions d’exploitation d’une chanson, le prix de son téléchargement ou d’une licence de synchro, et les règles de répartition entre ses différents ayant droit, qui verront leur compte crédité automatiquement par un micro-paiement dès qu’une transaction aura lieu, suite à un téléchargement, à une diffusion, ou à des écoutes en streaming.

Comme les spores d’un champignon

Libérée de toute relation avec un éditeur ou une maison de disques, la chanteuse anglaise Imogen Heap, connue pour avoir conçu des gants intelligents permettant de produire de la musique dans l’espace par la seule gestuelle des mains, a récemment expérimenté ce modèle pour distribuer une de ses dernières chansons, « Tiny Human ». « Je me suis mise dans la peau d’un jeune artiste sans label ni manager pour repenser un peu les choses, explique t-elle à ForbesCe faisant, j’ai imaginé un environnement commercial équitable pour la musique, avec un guichet unique où venir chercher mes nouveaux enregistrements, qui seraient vérifiés et estampillés pour le monde entier. »

Pour publier sa chanson sur une blockchain, Imogen Heap a dû créer sa propre plateforme distribuée, Mycelia, qu’elle décrit comme un champignon dont ses chansons sont les spores. Ces spores “sont marqués d’un hashtag qui permet de tracer tous leurs mouvements et d’en garder une trace intacte […], tandis que le spore lui-même peut être mis à jour […], par exemple si une version de meilleure qualité est fournie.” Chaque spore ajoutée à la blockchain Mycelia, qui a vocation à devenir une véritable “champignonnière” d’artistes indépendants, constitue l’instance originale d’une chanson, vérifiée par le créateur lui-même, que tous les services souhaitant l’exploiter viennent chercher.

“Le spore contient toutes les informations que l’artiste souhaite inclure. Plus elles sont élaborées et détaillées, plus les services qui en tirent parti seront funs et utiles. Avant tout, il s’agit des règles sur qui peut faire quoi [de la chanson], quand et comment”, ajoute la chanteuse. Mais ces règles peuvent être complétées par une myriade de métadonnées permettant de mieux la référencer ou d’augmenter sa visibilité dans les moteurs de recommandation. “Le lien entre la distribution de musique et le mécanisme de paiement est rétabli. Chaque écoute est créditée et payée directement à l’artiste avec l’argent de celui qui a écouté”, explique Imogen Heap. Dans un tel contexte de gestion distribuée des droits de la musique en ligne sur une blockchain, chaque artiste peut être rémunéré directement par les plateformes en fonction des critères de répartition définis dans les contrats intelligents qui accompagnent ses chansons.

Mettre l’imagination au pouvoir

De l’expérimentation Do It Yourself d’Imogen Heap à la mise en oeuvre d’une gestion des droits numériques de tous les catalogues de musique ou d’autres types de contenus sur une blockchain, le chemin à parcourir est encore long. Il faudrait notamment concevoir une base de données extrêmement détaillée des ayant droit et des identifiants des œuvres et de leurs enregistrements, qui serait enrichie de toutes les clés de partage des revenus établies sur une base contractuelle (rien n’interdit de préserver le secret commercial) ou réglementaire (comme les barêmes de la gestion collective en vigueur, par exemple, pour la webradio ou la radio interactive). La mobilisation de tous les acteurs de la chaîne de valeur de l’industrie musicale, des labels aux maisons de disques, en passant par les sociétés d’auteurs et d’artistes et les opérateurs de services en ligne, serait nécessaire : au sein, par exemple, d’une groupement d’intérêt économique constitué pour développer une blockchain spécifique. L’échec du projet de Global Repertoire Database (GRD) n’engage pas à y croire à court terme.

Des blockchains indépendantes, qui s’appuient ou non sur des plateformes distribuées comme Etherum, il s’en crée dans de nombreux secteurs très éloignés de la musique. Dans ce domaine, c’est l’imagination qui reprend le pouvoir. Un projet comme Lazooz.org, lancé l’an dernier, utilise par exemple la blockchain pour mettre en place des réseaux de covoiturage intelligents et  localisés à vocation non commerciale, disposant de leur propre monnaie collaborative (des jetons Lazooz), et qui appartiennent à leurs usagers, sans intermédiation d’une plateforme comme Uber. Un jeu simulant le fonctionnement de l’application est mis à la disposition des bétatesteurs sous Android et iOS afin de recruter localement de nouveaux utilisateurs. C’est ce qu’on appelle un procédé de “gamification”, qui permet déjà de collecter beaucoup de données pour rendre l’application plus intelligente. Lorsque une masse critique d’utilisateurs est atteinte sur une zone donnée, le réseau de covoiturage est activé.

Ceux qui contribuent à développer le réseau localement sont rétribués par l’émission de jetons, qui leur permettront de payer leurs premières courses. Des campagnes de vente de jetons Lazooz à tarif préférentiel sont organisées en amont de l’ouverture du réseau, à l’attention de tous ceux qui soutiennent ce projet d’économie collaborative et distribuée, lequel met l’accent sur la création de lien social entre conducteurs et passagers, et fournit une solution de transport intelligent plus durable et moins chère. “Le prix de la course est beaucoup moins élevé que dans le cas d’applications offrant un service de VTC, dont le conducteur et l’opérateur doivent tirer un profit. Lazooz fait son credo de la possibilité d’utiliser de vastes ressources gaspillées (les places assises vides) pour le bénéfice de tous, au lieu d’ajouter des véhicules sur des routes déjà encombrées”, expliquent les fondateurs. Le choix d’un mode de paiement peer-to-peer reposant sur une blockchain réduit par ailleurs au maximum les frais de transaction.

Blockchain libertarienne ou sécuritaire

Avec Lazooz, la technologie de la blockchain permet donc de faire du Uber sans Uber. Avec Openbazaar, service qui s’appuie sur elle pour administrer des échanges directs de biens et de services entre particuliers, elle permet de faire du eBay sans eBay, ou du Airbnb sans Airbnb. Toujours en bétatest, Openbazaar propose une approche différente du e-commerce, qui remet le pouvoir aux mains des utilisateurs. Au lieu de les mettre en relation via une plateforme centralisée, l’application connecte directement le vendeur et l’acheteur entre eux. “Comme il n’y a pas d’intermédiaire dans la transaction, il n’y a pas de commission, ni de restrictions imposées par une plateforme, et vous ne révélez que les informations personnelles que vous souhaitez”, expliquent ses créateurs sur leur blog.

C’est un troisième ordinateur du réseau, appelé “modérateur”, qui va jouer le rôle de tiers de confiance entre les deux parties. Une fois un contrat établi entre elles par l’application, ce modérateur crée un compte Bitcoin à signatures multiples. Le produit n’est envoyé qu’une fois l’argent bloqué sur ce compte, et le paiement débloqué une fois la livraison validée par l’acheteur. Cette place de marché électronique décentralisée repose sur un prototype open source, Darkmarket, développé en réaction à la fermeture du site Silk Road : un “service caché” mettant à profit le logiciel de communication anonyme TOR, qui permettait de procéder à des échanges de biens et de services entre particuliers en toute discrétion, ce qui n’a pas eu l’heurt de plaire au FBI. “Openbazaar est à Silk Road ce que fut BitTorrent à Napster”, clament ses concepteurs : une place de marché électronique de pair à pair distribuée, sans serveur centralisé, et qui ne prête donc plus le flanc à des mesures de rétorsion comme celles dont a fait l’objet le site Silk Road.

L’effet de levier émancipateur de la blockchain, qui peut servir d’infrastructure à toutes sortes de “darknets”, ou réseaux Internet underground, ne va pas sans soulever un certain nombre de questions. A l’inverse, la blockchain peut réveiller certains réflexes sécuritaires. En témoigne le projet de blockchain musicale porté par Benji Rogers, fondateur de la plateforme Direct-to-fan PledgeMusic, qui recommande la création d’un nouveau format spécifique permettant d’imposer des règles très strictes dans l’utilisation des contenus grâce aux smart-contracts. Comme le prévoyait la SDMI (Secure Digital Music Initiative), lancée par les industries du copyright à la fin des années 90, l’objectif est de mettre en oeuvre des mesures de protection technique sur tous les appareils permettant de lire de la musique. Tous les développements ultérieurs de la musique en ligne ont reposé sur l’échec de cette initiative SDMI au début des années 2000, sans lequel le baladeur iPod d’Apple n’aurait pu lire des formats non protégés comme le MP3, ce qui aurait largement compromis son succès.

 

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About Philippe Astor

Journaliste, blogueur, franc tireur, libertaire, philosophe, hermétiste, guitariste, activiste, dillettante, libre penseur. @makno et http://rockthemusicbiz.blogspot.fr/

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