Dave Allen : Arrêtons de blâmer internet, cela a toujours été difficile pour les musiciens (2/2)

Dave Allen

Retrouvez également la première partie de l’interview de Dave Allen.  

Alors que le débat fait rage sur la situation précaire des musiciens à l’ère du numérique et que des organisations militent pour plus de transparence dans l’industrie, les arguments de bataille commencent à se durcir : on peut désormais appeler cela la guerre des trois David. Sauf qu’à défaut d’impliquer des rois bibliques, celle-ci oppose des musiciens issus de trois des groupes les plus réputés des années 70 et 80. David Lowery de Camper van Beethoven et David Byrne des Talking Heads ont tout deux adopté une position critique face à l’impact d’Internet sur les musiciens et leurs revenus. Dave Allen – bassiste sur les deux premiers albums de Gang of Four – a riposté à leurs arguments par le biais de tribunes dans le Guardian. Si certains comme David Lowery nuancent aujourd’hui leurs propos, le débat déchaîne toujours les passions. Suite de l’interview de Dave Allen par Scott Timberg :

Dans l’un de vos plus importants articles sur les musiciens à l’ère numérique, vous écriviez : “si les musiciens et les créatifs décidaient aujourd’hui d’ignorer les changements amenés par Internet, pourraient-ils malgré tout continuer de vivre de leur art ?” ce à quoi vous répondiez oui. Pouvez-vous nous éclairer sur ce que vous voulez dire ?

J’écrivais sur les parallèles entre musiciens et chasseurs en tant qu’artisans à travers l’histoire. C’était en réaction à l’idée ridicule qu’Internet détruit la créativité. Ce n’est pas compliqué. Un musicien fera toujours de la musique, un cordonnier fabriquera toujours des chaussures avec ses mains, un auteur écrira toujours. Ces talents ne pourront jamais leur être enlevés. Là où je veux en venir c’est que si ces artisans fictifs veulent bien gagner leur vie grâce à leur art mais ignorent Internet en terme de portée et de distribution, alors ils passent à côté d’une énorme opportunité de toucher des gens qui pourraient acheter leur travail. Ils peuvent toujours travailler, mais ça devient alors un défi.

Si ces artisans choisissent de passer une grande partie de leur temps à défier les sociétés du web qui reposent sur Internet et à prétendre que les technologies de ces sociétés détruisent leur carrière, alors qu’il en soit ainsi. La majorité des gens utilisant Internet, soit une grande partie de la population mondiale, ne voit pas les choses de cette façon. Ils n’en perçoivent que les avantages.

Les musiciens sont heureux de profiter de services web gratuits quand cela leur sert ; publier une vidéo sur YouTube, utiliser Twitter et Facebook pour toucher des millions de personnes, offrir des MP3 pour que leur musique soit écoutée. Les musiciens qui le font ont rencontré un succès, mais que cela engendre, ou non, un revenu convenable n’a rien à voir avec les plateformes qu’ils utilisent mais avec la façon dont les fans de musique aiment ou n’aiment pas leur musique.

Êtes-vous le même Dave Allen que celui qui a déclaré que Spotify est “comme mettre soi-même du poison dans son diner chaque soir” ? Votre opinion a-t-elle changé sur ce point ?

Je remarque que dans la société d’aujourd’hui il est apparemment inconvenant de suggérer que vous ayez pu avoir tort par le passé. Mon bloggeur favori est l’économiste lauréat du prix Nobel Paul Krugman qui écrit des articles détaillés sur nos difficultés économiques actuelles, mais avec une simplicité permettant à quiconque de comprendre les fondements de l’économie. Il a ses détracteurs mais ses positions sont fortement étayées par sa volonté de pouvoir avoir tort et de l’admettre. (Son dernier article sur les effets de l’économie numérique est passionnant).

Je me suis trompé sur Spotify et les autres services de musique en streaming. Et je le reconnais. J’espère que le fait de Ie reconnaître est perçu comme un signe de ma volonté d’être aussi ouvert d’esprit que possible. Je me suis trompé car j’ai été pris dans la rhétorique entourant Spotify et ses paiements de droits d’auteur aux musiciens. À l’époque, cela m’empêchait de voir dans quelle direction la société était en train d’évoluer ou avait déjà évolué. Une large majorité de fans de musique préfèrent maintenant louer plutôt que posséder leur musique.

Il y a deux ans Spotify lançait un service pour répondre à certaines plaintes dont l’entreprise faisait l’objet, tout en donnant aux musiciens des outils qui leur soient bénéfiques : Spotify for Artists (Spotify pour les Artistes). Si vous souhaitez tordre le cou à la désinformation, cela vaut la peine d’y jeter un œil.

Les services de musique en streaming doivent tous sans exception parvenir à un accord avec les titulaires de droits d’auteur — généralement les grandes maisons de disques mais également les labels de musique indépendants. Ce sont ces détenteurs de droits qui concluent les accords et payent ensuite les musiciens conformément aux conditions de leurs contrats mutuels. (Il existe des nuances selon chaque contrat mais vous voyez où je veux en venir…).

Si vous êtes un artiste dont les titres obtiennent beaucoup de streams sur ces nouveaux services vous verrez votre revenu augmenter. Ce système est nouveau. L’ancien système n’a jamais très bien fonctionné. Les contrats de l’industrie du disque signés par le passé étaient censés favoriser les maisons de disques. Ces contrats, signés de plein gré, sont toujours applicables et, bien que des musiciens se plaignent d’un “manque d’équité”, je doute qu’un quelconque tribunal puisse annuler ces contrats au motif qu’ils ne soient pas “équitables”.

Contrat artiste

Vous avez exprimé votre scepticisme face à l’affirmation qu’Internet pouvait devenir – comme la bande de The Trichordist le défend – “éthique et durable.” Où pensez-vous que ces gens se trompent ?  

Permettez-moi d’être clair. Je comprends que tous les musiciens ne soient pas contre les avancées technologiques. Beaucoup d’avancées dans les technologies d’enregistrement ont résulté en la création de milliers de home-studios, j’en suis persuadé. Et les musiciens ont raison de se plaindre de la mauvaise technologie. Mais lorsque ces plaintes s’orientent vers l’idée “d’humaniser” les machines, la discussion ne peut que tomber dans un puits sans fond.

Je ne dis pas que la “bande” de The Trichordist a tort. En fait, lorsque je navigue à travers les très nombreuses publications de leur site web, je trouve plusieurs points sur lesquels je suis d’accord. J’affirme tout simplement que c’est à l’humain qu’il revient de déterminer sa propre position morale et éthique. Comme je l’écrivais pour le magazine Oregon Humanities : En tant que construction, Internet n’est pas éthique. En tant que technologie, il ne peut pas l’être. En tant que principe d’organisation sociale, peut-être qu’il peut l’être, de la même façon qu’un gouvernement peut l’être.

Si la ligne éditoriale de votre site web est “Les artistes pour un Internet éthique et durable,” je dirais qu’il serait alors très utile d’avoir trois choses : un programme clair et accessible à tous, une liste des gens se revendiquant du nom de “Trichordist” et une liste de tous les musiciens qui soutiennent la cause de l’organisation.

Pourquoi vouloir se cacher ?

L’histoire récente nous montre que certains artistes se sont adaptés à ces nouvelles conditions. L’exemple le plus parlant est l’astucieuse et extravertie Amanda Palmer, et elle n’est pas seule. Mais je pense à certains de mes artistes favoris depuis longtemps — le saxophoniste Eric Dolphy, le compositeur Billy Strayhorn, l’artiste plasticienne Vija Celmins, le guitariste Joao Gilberto, le romancier Thomas Pynchon. Je pense à des personnalités — la littérature en regorge — qui étaient soit introverties, soit obsessionnellement dévouées à leur art, reclues, voire allergiques à l’auto-promotion. Je ne doute pas que les Amanda Palmer prospèrent, mais je me demande quelles sortes de talents nous allons perdre — dont nous n’entendrons jamais parler —  au moment où l’ancien monde des labels, des éditeurs, etc. sera dépassé par le web et que tous les artistes devront être des entrepreneurs. Va-t-on perdre quelque chose d’important ?

Ce point est tout à fait crucial. Il faudrait d’ailleurs une interview entière pour en faire le tour mais je vais tenter d’être bref. Je pense que seuls les pessimistes diront que nous pourrions finir par vivre dans un monde sans labels ou éditeurs. Je ne pense pas que tous les artistes doivent devenir des entrepreneurs (bien que la majorité des musiciens soient techniquement les chefs de leur petite entreprise). Le terme “proactif” serait peut-être mieux adapté ?

Vous dites “certains artistes se sont adaptés aux nouvelles conditions.” Je dirais que beaucoup d’entre eux l’ont fait. Aussi, vous ne parlez pas des nouveaux artistes, plus jeunes, qui n’ont pas eu à s’adapter — ils n’ont connu que cette façon de faire ; ils ont grandi avec Internet et l’ont complètement intégré. Et le fait d’être allergique à l’auto-promotion ne devrait pas être une barrière non plus : Sigur Rós est probablement le groupe le plus introverti qu’il m’a été donné de connaître ; et pourtant ils utilisent très bien le web pour atteindre leur fans. Je le sais car j’achète directement leur musique en ligne et suis abonné à leur newsletter.

Vous mentionnez Amanda Palmer comme quelqu’un qui s’est adapté aux “nouvelles conditions”. On peut citer également David Byrne, Thom Yorke, Beck, The Black Keys, Aimee Mann, Will.I.Am, Nigel Godrich et Zoe Keating. Ils font tous partie de la liste établie par Digital Music News des 16 artistes s’étant élevés contre la musique en streaming. Clairement, l’adaptation semble s’arrêter là.

Mais – désolé d’insister – vous ne cessez de tomber dans le piège de l’idée qu’Internet a rendu les choses plus difficiles pour les musiciens. Comme je le disais plus haut, il a toujours été difficile pour les musiciens de se faire découvrir et de vivre de leur musique, qu’ils soient ou non introvertis et réticents à la publicité. Vous laissez aussi entendre qu’Internet serait en quelque sorte responsable du manque de succès d’un artiste.  Or, tout musicien fait des choix : gagner sa vie en continuant de faire des concerts et produire de la musique pour la vente tout en évitant l’ensemble des plateformes sociales du web, ou faire tout cela mais en utilisant aussi ces plateformes sociales gratuites afin de toucher un public à bien plus grande échelle — public qui serait inaccessible en faisant uniquement des tournées. Un autre choix est d’engager le “Cinquième Beatle” — quelqu’un qui s’occupe de toute la communication en ligne au nom de l’artiste.

Pour finir, revenons un moment sur ces cheminées industrielles du 19ème siècle à Leeds. Sur le long terme, l’industrie a procuré de grandes avancées à l’Angleterre, puis au reste du monde, mais sur le court terme, beaucoup de dommages ont été causés — au niveau de l’environnement, des villages abandonnés, des moyens de subsistance de la population. Et à moyen terme, les conditions de vie ont été simplement inhumaines pendant de nombreuses décennies — conditions de travail dangereuses, niveaux de pollution dévastateurs, travail des enfants, etc. Ce ne fut que quelques générations plus tard que les réglementations, la résistance et les syndicats ont pu maîtriser l’industrie et la rendre, pour un temps, durable et plus humaine. Vous avancez des choses très pertinentes dans notre conversation, mais je la conclurai en vous demandant si vous pensez que l’éthique joue un quelconque rôle dans la relation entre Internet et la culture ? Est-ce faire fausse route ou être tout simplement naïf que de tenter d’appliquer ici des critères éthiques, de la même façon que nous avons fini par les  appliquer aux usines, aux automobiles etc. ?  

Eh bien! Voilà une question des plus complexes à laquelle il va être difficile de répondre. Je risque d’en choquer certains en le faisant mais voici ma réponse.

La liberté d’entreprendre débridée et non régulée aux XVIII et XIXème siècles en Grande-Bretagne a mené à de grandes injustices. On ne peut le nier. Pourtant, si je prends du recul pour observer notre monde moderne, je vois que les conditions de travail dangereuses, les niveaux de pollution dévastateurs et le travail des enfants n’ont pas été entièrement éradiqués. Pourriez-vous soutenir que McDonald’s est une “industrie maîtrisée qui est durable et plus humaine” ? J’en doute.

Aujourd’hui, aux USA, des millions de personnes sont frappées par la pauvreté et luttent pour subsister, et pourtant nous sommes là à discuter du sort des musiciens face aux compagnies du web.  L’éthique et la morale sont d’une importance cruciale pour le bien-être des gens. Quand je pense à mes propres conceptions éthiques et morales, je réalise pourquoi je suis un si fervent défenseur des syndicats ; pourquoi je suis pour une taxation des riches pour financer les programmes de l’état ; pourquoi je suis pour un système de santé pour tous à payeur unique ; pourquoi je suis pour le droit à une éducation accessible à tous ; pourquoi je suis pour un salaire minimum national à 15$ de l’heure. Pour moi, ce n’est pas éthique de ne pas adopter ces positions.

Internet n’est pas une industrie ; c’est un ensemble d’actions. Internet est la culture. Internet n’est pas une compagnie et n’est donc l’employeur de personne. Donc, non, nous ne pouvons pas lui appliquer de critères éthiques en tant que construction.

Les humains sont faillibles et nos principes éthiques et moraux peuvent être malléables, mais nous ne vivons pas dans des mondes séparés — en ligne d’un côté et hors ligne de l’autre —, nous vivons dans un seul monde auquel nous appliquons nos règles morales et éthiques. Par exemple, plagier le travail de quelqu’un en ligne est tout autant contraire à l’éthique que de le faire hors ligne.

Vous parlez d’appliquer des valeurs éthiques aux automobiles. Une voiture étant un objet inanimé, je ne vois pas très bien où vous voulez en venir avec cette idée, mais cela me mène au sociologue et anthropologue français Bruno Latour, qui avance que les ralentisseurs situés sur les routes devant les écoles nous aident à faire le choix de réduire notre vitesse lorsque nous passons devant une école. C’est bien le conducteur qui fait le choix moral, pas la voiture, ni les ralentisseurs.

On pourrait alors dire, ‘lorsque vous “conduisez” sur internet, soyez éthiques s’il vous plaît’.

Vous êtes plus réputé aujourd’hui pour votre activité dans le monde des affaires. Mais où en êtes-vous musicalement ? Jouez-vous toujours ? Êtes-vous souvent en contact avec la fameuse scène indé de Portland ? Est-ce que jouer de la basse vous donne toujours autant de frissons que lorsque, jeune homme, vous asséniez la ligne de “I Found That Essence Rare” ?

Je ne suis pas sûr d’être “réputé” pour mon activité dans le monde des affaires. Cette description s’applique peut-être au fait que j’écris de nombreux essais et articles pour le blog de mon entreprise, mais il est clair pour moi que mes détracteurs ne comprennent pas ce que je fais pour North. Je dirais que je suis plutôt connu en tant qu’orateur et essayiste qui essaye d’amener de Ia clarté sur des questions très complexes. J’espère que l’héritage que je laisserai en tant que fondateur et bassiste de Gang of Four restera intact.

Au final, les choses se résumeront peut-être à ce qu’a dit le champion de boxe poids lourds Joe Louis au moment de l’arrêt de sa carrière : “J’ai fait tout ce que j’ai pu avec ce que j’avais”.

Journaliste culturel de longue date à Los Angeles, Scott Timberg, a contribué au New York Times et est aux commandes du blog Culture Crash. Son livre, “Culture Crash: The Killing of the Creative Class” sortira en janvier. Suivez-le sur Twitter à @TheMisreadCity

 

 

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About Anne-Sophie Bertier

Enfant des années 90, c’est à l’ombre des pins de la provence que j’ai grandi, dans une décennie riche, foisonnante et bruyante de musique, dont ma culture est aujourd’hui toujours empreinte. Fraichement diplômée de SciencesCom, je m'exerce chez DBTH.
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