Pourquoi nous n’irons pas à Dour ou les services photos se meurent….

Benjamin Lemaire, co-fondateur du Transistor, photographe, videaste et réalisateur a publié cet édito sur son site il y a quelques jours. En prenant pour exemple ses échanges avec Dour, il revient sur la mort programmée des services photos…

J’aime l’été. Pas seulement parce qu’on peut enfin remettre des bonnets aussi fins que le tissu des jupes qui volent à la guise d’une fraîche bise. Surtout (aussi) parce que l’été, c’est la saison des festivals. Et depuis quelques années que je navigue en Europe à travers les devant de scènes gorgées de bières et des spectateurs gorgés… de musique, j’en ai fait des festivals. Des Charrues à Couleur Café, de Pukkelpop aux Nuits de Fourvières en passant par le Hellfest et Rock Am Ring. Mais il en a deux qui sortent du lot, auxquels j’aime me rendre, parce que la programmation y est à la hauteur de l’accueil, lui même concurrencé par le cadre. Il s’agit de l’excellent suisse et familial Paléo de Nyon et du très roots Dour Festival qui s’enchainent tous les gens dans l’ordre inverse de ma phrase.

Fuck Up au Dour Festival ’10

Faute de temps je m’étais résigné cette année à ne faire qu’un seul de mes deux festivals favoris. Pour sa programmation, ses frites et son équipe plutôt agréable, j’avais donc choisi Dour. Jusqu’à recevoir un e-mail me demandant de céder des images gracieusement.

L’an dernier Benjamin a été accrédité pour le Festival de Dour et en échange il devait nous retourner une dizaine de photos que nous n’avons finalement pas eues.
Donc nous sommes un peu frileux pour accréditer Le Transistor cette année. Que peux-tu nous proposer pour que cela ne se passe pas comme l’année dernière ?
Bien à toi

Loin de moi l’idée de refuser systématiquement tout arrangement et de brûler tous les contrevenants en place publique. Je comprends qu’on puisse demander et négocier. Reste que le festival de Dour a à sa disposition plusieurs photographes, rémunérés je n’en sais rien, mais au moins défrayés, qui s’occupent de faire des images avant, pendant et après, avec des photos du public, des concerts, du camping, des partenaires etc. Pour un résultat plutôt bon qui plus est. Dès lors, on est en droit de se poser la question de l’intérêt de cette requête -et donc d’en attendre une réponse.

Par ailleurs, lors des mes venues précédentes à Dour, outre le fait que j’ai publié ici même -et sur Soul Kitchen- avant les photos et des articles en temps réel puis la totalité dans les jours qui ont suivi, j’ai également vendu nombre d’images dans la presse française et étrangère (une douzaine au total dont la moitié avec le nom du festival mentionné) ainsi qu’une exposition dans une galerie importante uniquement dédiée à Dour ’09. Comme tout attaché de presse le sait, ces retombées, aisément calculables, ont une valeur (l’équivalent de leur surface en espace publicitaire).

Refusant donc de tomber dans la négociation facile, dans le rabais, et surtout ne voulant pas expliquer à d’autres clients pourquoi Dour aurait le droit à 10 images gratuitement alors que dans le même temps temps eux devait les payer, j’ai refusé le deal et ai renoncé à me rendre à Dour. Pour ma plus grande peine. Pas de Pulp, pas de Jupiler, pas d’espace presse avec des casiers, pas de frites. Dommage. Reste que tous les plaisirs de cinq jours ne valent pas l’acceptation de la putification d’un métier qui survit de plus en plus mal.

Parce que derrière cet exemple se cache une réalité (encore plus) cruelle. Pendant qu’on se masturbe en haut lieu sur la labellisation hadopesque de Fotolia, la presse se meurt et avec elle ses services photos qui se servent sur des sites gratuits comme FlickR ou dans les portfolios de photographes à la recherche de la gloire promise par la Star Academy. L’industrie du disque et du spectacle, non moins sinistrée, lui emboite donc logiquement le pas et se mord la queue en esclavageant (puisque c’est effectivement un travail non déclaré ET gratuit) des photographes qui préfèrent la gloire de quinze minutes devant une foule de 5.000 personnes à deux mètres de leur star préférée.

Le métier en est là. On doit doit le subir et travailler avec, mais on n’est pas obligé de l’accepter et encore moins de l’encourager.

Illustration photo: “We want more”

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About Benjamin Lemaire

Photographe, reporter et blogueur, Benjamin Lemaire est également le co-fondateur du site le Transistor (www.letransistor.com).

17 comments

Certes, c’est mal, mais visiblement c’est le photographe lui même qui avait proposé cet échange non :

“L’an dernier Benjamin a été accrédité pour le Festival de Dour et en échange il devait nous retourner une dizaine de photos que nous n’avons finalement pas eues”

Belle extrapolation, mais ce n’est pas la première fois que j’aborde le sujet, et la position que je tiens cette année est la même depuis plusieurs années. Donc non, je n’ai jamais rien accepté.

d’autres festivals sont bien pires, mais ça ne doit pas te consoler. J”en ai une belle collection, pour info. Les Transmusicales m’ont parlé comme à une merde, ainsi que l’Institut Lumière. Ces deux là sont mes préférés. Loin, loin de Dour qui demande 10 photos. Très très loin 🙂 RB

Ce qui m’a le plus choqué dans l’exemple de Dour c’est le fait qu’on a travaillé 2 ans ensemble, qu’ils me connaissent et surtout qu’ils savent les retombées presse qu’il y a eu suite à mon passage. Sans oublier la magnifique conclusion de son e-amil “nous avons trouvé des photographes plus motivés que toi”.
Bon, quelque part ça me rassure un peu de me dire que même à toi on te parle comme ça…

ça a été de tout temps, les festivals (à ma connaissance et de par mon expérience) n’ont jamais payé les photographes, ils choississent en général des étudiants, c’est d’ailleurs ce que fait la presse pour les reportages de terrain, ce sont souvent les stagiaires. Et après tout le “pro” qui vends ses photos à Rolling Stones Mag par exemple, il se fait 10 euros par photo publiée, une misère qui ne donne pas vraiment envie. La photo de concert ne rapporte pas car elle n’est pas vendeuse et que la concurrence est … gratuite. Dans une économie qui va mal, ce qui est “dispensable” est mis au rabais, c’est une logique triste mais c’est comme ça, et ça ne doit pas non plus nous priver, si la photo est autant une passion qu’un boulot, d’aller faire des photos, ça fait plaisir et ça gonfle le CV.

Sauf qu’à force tu ne fait que gonfler ton CV… Et quand tu as fait des prestas gratos à untel, va expliquer à d’autre que pour eux c’est payant. Le monde de la musique est petit…

le monde de la musique se renouvelle quasi chaque année, c’est certes petit mais les “stars” de hier sont remplacées par les “stars” d’aujourd’hui (sauf si on vise les gros, mais la c’est plus avec le groupe qu’on a des contacts), puis personne ne va critiquer le fait qu’on propose un prix (remarque aussi que les photographes qui demandent à être payé c’est souvent un non direct puisque y en a plein qui tueraient pour faire les photos gratuitement). ça fait quasi 20 ans que je suis dans le milieu musical et ça a toujours été comme ça (en tout cas en Belgique).

Quand ça paie c’est qu’il y a un label derrière et qui a le budget mais la encore ils ont souvent leur service photo qui s’occupe de ça et n’acceptent pas de photographe extérieur. Et la presse, soit ton nom n’est pas marqué (DR), soit tu as des clopinettes (une photo en presse c’est entre 10 et 30 euros, sauf si tu fais la couverture, mais la ça arrive une fois par an)
L’intérêt d’avoir un CV photo intéressant est de pouvoir également aller voir ailleurs, se diversifier et devenir incontournable, mais c’est vrai que la photo n’a jamais été très rentable (surtout maintenant où n’importe qui peut se dire photographe armé d’un appareil numérique)

Puis tu sais il vaut toujours mieux dire oui et faire quelque chose sans être payé, que non et ne rien faire. De plus en photo (comme dans tout art) quand l’argent commence à être le moteur c’est jamais bon.

“Puis tu sais il vaut toujours mieux dire oui et faire quelque chose sans être payé, que non et ne rien faire. ”
Ouais c’est sur. Comme ça t’es sur que jamais on ne t’en donnera de l’argent.

“De plus en photo (comme dans tout art) quand l’argent commence à être le moteur c’est jamais bon”
J’essaye d’appliquer ça à ma femme de ménage et elle ne veut rien comprendre !!!

avec un comportement comme ça et une vision de la photo comme ça je comprends mieux les réactions frileuses à ton égard 😉 De plus tu promets de donner 10 photos et tu n’honores pas la requête (ça porte un nom ça c’est : se griller).

Dour ne paie pas en argent (et pour avoir fait une vingtaine de festival aucun ne paie), mais il propose bouffe et boisson gratuite, et le plaisir de l’expérience (tu le reconnais aisément, ce fut un agréable).
Au final tu préfères être payé des clopinettes (genre 20 ou 30 euros pour tes 10 photos) et devoir payer la bouffe ou l’inverse ? ça revient un peu au même, en gros tu es payé en nature.

Je crois que tu es encore un peu jeune dans le milieu (je vois sur ton CV que tu as commencé à bosser dans le milieu vers 2006) et que tu vas vite te rendre compte comment tout ça fonctionne 🙂 Qu’il vaut souvent mieux faire les choses gratuitement pour se faire des contacts, car ce n’est pas ton talent qui est ta meilleure carte de visite dans le métier mais tes contacts !

De plus personne n’est irremplaçable, surtout maintenant. Sinon fais comme bon te semble, tu es libre, médite mon conseil ou ne l’écoute pas, c’est pas grave, tout est question de choix dans la vie.

Tatata, je n’avais rien promis du tout. J’ai toujours tenu le même discours, je n’allais pas changé d’une année sur l’autre.

Et pour répondre aux prétendues avances : je n’ai jamais rien reçu de Dour : ni une frite, nie une bière, ni un hôtel. Si ç’avait été le cas, j’aurais réfléchi aux conditions : est-ce que je peux revendre derrière ? etc. Là rien de tout ça.

Quant au “ouais bah y’a pas que moi, les autres non plus ne payent pas” c’est faux. Rock En Seine paye. Le Cabaret Vert (1/10e du budget de Dour) paye. Glastonburry, Leeds, Reading, Pukkelpop, Main Square, Sziget, Primavera, Rock Am Ring payent. Donc si, y’a des festivals qui payent. Et heureusement !

Et il faut arrêter de dire que les photos se vent 10 ou 30€. Je sais pas avec qui et pour qui vous bossez mais on n’a pas les mêmes clients. Certes quand c’est du filaire du le web ou en Pologne je dis pas, mais clairement sur un quart de page, sur un VSD un Closer;, un Spin ou un NME c’est pas du tout ce tarif !

Alors certes je suis un peu jeune dans le métier, et certes j’ai une réputation de merde auprès des gens qui veulent faire bosser des gens gratis, mais permet moi de te dire qu’on ne peut pas se dire “vieux” dans un métier dans lequel… on ne gagne pas d’argent !

Et ne parle pas de contacts gratuits contre des photos, c’est faux. Je connais tous les labels de Paris et je bosse avec la plupart d’entre eux. Et ce n’est pas parceque je vais donner des photos à Mercury ou à Sony que je vais plus bosser avec eux. Je n’ai plus besoin de “carte de visite” ou de “boom”. J’ai assez de matière pour montrer ce que je sais faire. J’ai passé le temps des échantillons gratuits.
Je préfère moins bosser et être considéré comme chiant et cher, plutôt que de bosser gratis et d’être considéré comme une pute. Parcequ’au final, dévaluer son travail à zéro euro c’est surtout se dévaluer soi même. Et ne te citer qu’un exemple, j’ai récemment vendu une photo à un tout petit groupe parisien 100€. Une fortune pour eux vu qu’ils sont tous étudiants. Reste que non seulement ils ont payé, mais en plus ils sont fiers de la mettre en avant et même d’en parler parceque c’est LEUR photo qu’ils ont payé. Elle fait partie de leur groupe comme leur guitare ou leur ampli.

Et pour finir sur ta dernière remarque du “personne n’est irremplaçable”, c’est effectivement sur ça que s’est terminé mon échange avec Dour. Ils sont fini par me dire qu’ils trouveront bien des photographes “plus motivés”. Comme si le fait de vouloir travailler gratuitement a ses frais était un synonyme de motivation… Ils devraient leur apprendre ça à leurs ouvriers chez PSA !

j’apprécie ta réponse Je comprends mieux. (et j’ai pas dit que je bossais gratos pour tout, j’ai dit que j’acceptais gratos quand ça m’arrange, ou m’amuse ou me profite). Et la Belgique est très différente de la France pour tout ça. Je connais surtout les méthodes française par Rod Maurice, donc je sais que c’est très différent. Le seul label assez reglo ici que j’ai connu c’est EMI. Bref, vais pas faire une réponse kilométrique, on est d’accord

“Puis tu sais il vaut toujours mieux dire oui et faire quelque chose sans être payé, que non et ne rien faire.”

Wow! Qui parle de ne rien faire?

La musique supporte le même raisonnement depuis longtemps: “10% de quelque chose c’est mieux que 100% de rien non?” C’est une logique suicidaire. Le temps passé à Dour (ou ailleurs) pourrait être utilisé à exploiter les photos de l’année passée, par example. Trois/quatre jours à contacter systèmatiquement des agences, labels, managers, rédacs, vendeurs de T-shirts ou que sais-je… Ca doit rapporter, non? Ou on pourrait tout simplement procréer.

Trop de photographes amateurs éclairés dans les festivals de musique et comme l’espace est limité, c’est peu ou prou les mêmes photos. Certes, les retmobées presse ne sont pas les mêmes mais comme les festivals ne pensent qu’à leur prochaine édition, difficile de leur faire miroiter des retombées presse dans plus d’un an. Mort, définitivement mort comme sans doute la photo pro

j’apprécie ta réponse 🙂 Je comprends mieux. (et j’ai pas dit que je bossais gratos pour tout, j’ai dit que j’acceptais gratos quand ça m’arrange, ou m’amuse ou me profite). Et la Belgique est très différente de la France pour tout ça. Je connais surtout les méthodes française par Rod Maurice, donc je sais que c’est très différent. Le seul label assez reglo ici que j’ai connu c’est EMI. Bref, vais pas faire une réponse kilométrique, on est d’accord 😉

“Ou on pourrait tout simplement procréer.”
Ou en tout cas essayer en faisant tout pour … 😉

Sinon, je suis d’accord avec toi. Venir gratuitement, je dis pas. Je le fais souvent sur des concerts, mais ensuite, l’utilisation est payante, les shootings portraits impliquent des honoraires. J’ai fait l’erreur, au moment où je travaillais avec Rod de filer mes photos pour myspace etc… J’ai maintenant toute les peines du monde à faire payer l’utilisation pour internet justement parce que je l’ai fait gratuitement il y a quelques années… au moment où je débutais dans le milieu de la photo dans le milieu musical.

Est-ce que ça te viendrais à l’idée de faire un mariage gratos pour quelqu’un qui n’est pas un ami ou un parent ? La réponse est non pour moi, alors pourquoi ça parait normal pour des musiciens ? Parce que c’est un milieu cool ?

Le problème de la photo (et de l’image en général) autour de la musique c’est qu’elle est dispensable, surtout à l’ère du mp3. Aussi, de nombreux photographes pensent qu’il est normal qu’ils soient payés en utilisant l’image d’un artiste, alors que souvent, c’est plus l’artiste qui fait le photographe que l’inverse (à de très rares exceptions près où l’image prend le devant), mais qu’il est inconcevable qu’eux puissent donner leur matière gratuitement.

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