OK, tu utilises protools, mais à quoi ça sert un studio et pourquoi y aller?

guitarcoach par johnny cash

Premier article d’une (longue série) sur le thème “Dis, comment on fait un disque”. Et il y aura vraiment de quoi dire. C’est Patrice Lazareff, mon doublon de conférence préféré (et ingé son depuis 20 ans) qui ouvre le bal. Il s’agit d’un article d’introduction sur “Ok, tu utilises protools, mais concrétement, à quoi ça sert un studio”.

Cet article sera suivi de plein d’autres. Nous essaierons de rentrer plus précisément dans les différentes étapes du studio, en parlant également de ses spécialistes (ingé son, réalisateur…). Angel Ramos, patron de Revenons à la musique, participera également à la suite de ces articles.

Bref, l’objectif sera de vous donner un maximum de clés pour comprendre comment ça marche, avec qui et pourquoi…



Assurer soi-même la diffusion et la promotion de sa musique sur internet est une idée qui tente de plus en plus d’artistes, mais encore faut-il avoir un enregistrement digne de ce nom à diffuser. Si quelques styles musicaux permettent de s’affranchir presque totalement de la prise de son, la majeure partie de la production musicale passe nécessairement par une captation sonore, ne serait-ce que la voix de la chanteuse ou du chanteur.

Dès lors, la question du studio d’enregistrement prend une place centrale. Pourquoi aller en studio ? Qu’est-ce  que cela apporte vraiment ? Comment y travailler ? Pourquoi c’est cher ? Comment faire pour que ça se passe bien ?

Bref, comment on fait un disque ?

Dans ce premier billet, abordons les préliminaires. Les raisons qui poussent à s’offrir un séjour en studio sont multiples, certaines justifiées, d’autres moins.

Pour ceux qui décident de se lancer dans l’aventure, une préparation minutieuse s’impose pour éviter les errances. Enfin, le monde clos du studio a ses règles, il n’est pas inopportun d’en rappeler quelques unes.

Pourquoi aller en studio ?

Pour se faire plasir. Oui, mais encore ?

Comme son nom l’indique, et à défaut d’avoir le budget des Rolling Stones qui, à la grande époque, se réservaient six mois d’accès exclusif aux studios Pathé à Boulogne, le studio est un lieu d’EN-RE-GI-STRE-MENT.

Utiliser ces précieuses heures pour tenter de trouver le dernier couplet qu’on a pas eu le temps d’écrire n’est pas vraiment une bonne idée.

Sur le plan pratique, les “bonnes” raisons sont de deux ordres.

– D’abord pouvoir enregistrer les instruments que l’on ne peut pas enregistrer ailleurs. La section d’orchestre est l’exemple le plus marquant, mais bien d’autres instruments bénéficient aussi du fait de pouvoir s’exprimer dans une pièce à l’acoustique impeccable.  De plus, le studio aura peut-être sur place, parfois en location supplémentaire, des instruments haut de gamme, rares ou anciens.

Attention toutefois dans ce cas, car plus l’instrument est fin et précis, plus il fera apparaître les qualités et les faiblesses du musicien. Se retrouver au clavier d’un Steinway Concert Grand D (2,74m) révèle bien des choses — pour l’ingénieur du son aussi, soit dit en passant.

– Deuxième type de motivation pour se rendre en studio, et qui est celle à l’origine même de ce concept: jouer en live. Pour les groupes indépendants en particulier, ce choix n’est pas à négliger car il offre un rapport qualité/prix très attractif.

En effet, des finances limitées peuvent inciter à réduire au minimum le nombre de titres que l’on enregistre en studio, généralement pour se concentrer sur ceux que l’on pense les meilleurs, laissant aux autres le home-studio habituel type garage-salle-de-bains. Ce calcul n’est pas nécessairement le meilleur pour deux raisons. D’abord, ce n’est pas parce que MyTopSong.mp3 est votre préférée qu’il en ira de même de votre public. Les exemples abondent de titres qui se sont hissés au sommet des ventes alors qu’ils ont été enregistrés en une demi-heure, juste histoire de dire que l’album fera trois minutes de plus. Ensuite, et surtout, il ne faut pas oublier le temps d’installation au studio. Lorsqu’on enregistre en live, il est bon de consacrer l’essentiel de la première journée à s’installer aussi confortablement que possible. Ce temps là n’est pas compressible. Une fois cela fait, les morceaux peuvent s’enchaîner aisément. Ainsi, il faudra deux jours de studio pour deux ou trois titres, mais guère plus de quatre jours pour dix ou douze, cela mérite réflexion.

Une condition toutefois pour réussir pleinement une telle performance: être bien préparé.

Comment préparer les séances ?

On l’a déjà dit, mais on va le répéter, le studio sert à enregistrer, pas à répertorier les fausses-bonnes idées. Bien sûr, on peut tout de même se ménager une marge de recherche mais il faut vraiment tenter de la réduire au minimum et de bien en définir les contours.

Concrètement, cela commence par déterminer précisément l’arrangement du morceau. Chaque musicien doit savoir ce qu’il va jouer, où et comment, avec quel instrument et quels réglages pour ses amplis et effets. Bref, il doit arriver non seulement avec sa partie mais aussi avec le son qui lui semble approprié. Cela permet de donner une indication claire à l’ingénieur quant au résultat à atteindre, tout en permettant à ce dernier de suggérer d’autres méthodes — à condition qu’elles aboutissent à un résultat similaire.

Si une innovation de dernière minute apporte effectivement quelque chose, d’accord, mais si elle n’apporte rien, poubelle.

Autre source de discussion interminable à éviter, le tempo du morceau aura été défini clairement au préalable. En cas de doute persistant, arrivez au studio avec des maquettes aux deux tempi entre lesquels vous hésitez (pas plus que deux, hein) et discutez-en avec l’ingénieur car certains choix techniques peuvent faire pencher la balance dans un sens ou un autre. De même, la tonalité doit avoir été décidée avant, ce n’est pas lorsque vous en serez aux prises de voix qu’il faudra s’apercevoir qu’il fallait jouer en ré plutôt qu’en mi.

Même dans le plus grand des studios, et suivant la loi de Murphy (plus connue sous le doux nom de loi de l’emmerdement maximum), il vous manquera toujours, évidemment au moment le plus critique, le câble, le plectre, le jeu de cordes, la peau, les baguettes, la pile 9V, l’accordeur ou que sais-je encore, que vous avez laissé au local en pensant qu’il y en aurait sur place. En un mot comme en cent, soyez autonomes. Arrivé au studio comme si c’était une salle ou un bar, il vaut mieux laisser ranger l’objet en question dans votre sac plutôt que devoir faire des kilomètres (bien sûr aux heures de bouchons, sous la neige et en taxi parce que votre scooter n’aura pas voulu démarrer) pour retourner le chercher. Cela vaut aussi pour les câbles secteurs.

Enfin, ces douces heures de préparation sont aussi un grand moment de fantasmes sur le studio. Le son sera comme ceci, on trouvera un truc génial pour faire cela, on ne va jamais s’être entendu comme ça, on va renvoyer le groupe tartempion au terminus des prétentieux, et patati, et patata. C’est normal, on est tous passé par là. Disons-le tout net, un studio d’enregistrement est un peu comme une salle d’opération ou, la comparaison est celle qui vient généralement en premier dans la bouche des profanes, le poste de pilotage d’un avion.

En d’autres termes, c’est un local technique où tout est conçu pour un maximum de précision.

Il agit donc comme un microscope au travers duquel toutes les qualités et tous les défauts de la composition, du jeu des musiciens, du choix des sons et, surtout, de l’arrangement seront mis en pleine lumière. Cela fait souvent un choc qui, s’il est bénéfique sur le long terme, constitue d’abord une énorme frustration, c’est la dure réalité du studio.

La réalité du studio

L’apprentissage du travail en studio n’est pas réservé, et de loin, aux seuls techniciens. C’est aussi le lieu où le musicien, quel que soit son instrument, va avoir l’occasion d’analyser sa pratique en détail et donc de l’améliorer.

Seule l’expérience vécue pourra apporter cela, il est donc impossible d’en détailler la pratique dans un article. Toutefois, il existe quelques règles implicites qui régentent la vie en studio. Entrer en studio, surtout pour une période un peu longue, c’est comme partir en mer. Des personnes, qui ne se connaissaient pas forcément auparavant, sont condamnées à vivre ensemble dans un lieu sans fenêtre, pratiquement sans aucun contact direct avec l’extérieur, ce qui ne manque pas d’exacerber les tensions. Savoir parler peut-être utile, savoir se taire est plus important, savoir à quel moment faire l’un et l’autre est crucial.


La première chose à percevoir est qu’en studio le temps ne s’écoule pas à la même vitesse qu’au dehors.

En moyenne, quand vous avez l’impression d’avoir passé une heure à faire quelque chose, ce sont en réalité trois heures qui ont été englouties, c’est l’unité de temps du studio. Il est important d’en tenir compte, mais comme tout décalage horaire, cela devient naturel assez rapidement, car il est important de se tenir aussi près que possible du planning établi pour les séances. C’est un impératif d’autant plus grand lorsque vous avez convoqué des musiciens qui s’attendent à commencer et terminer à des heures convenues, et je ne vous parle pas des orchestres symphoniques. Dans le même ordre d’idées, le prix de location du studio correspond aussi à un certain nombre d’heures par jour, au delà duquel des frais de dépassement viendront s’ajouter.

Cela dit, personne n’est jamais à l’abri d’un imprévu ou d’un contretemps. Là encore, l’expérience montre la nécessité de toujours avoir un plan B. Dit autrement, ce n’est pas un planning qu’il faut établir mais au moins deux, ou en tout cas être capable à chaque étape d’avoir une solution immédiate de rechange sous la main. Un musicien fait faux bond, un instrument de location n’a pas été livré, plutôt que d’opter pour une solution de remplacement au rabais, il vaut mieux reporter à plus tard la prestation manquante et réorganiser la séance à la volée pour avancer quand même. Et si la contrariété est un simple retard au lieu d’une absence complète, il est là encore préférable d’avancer sur autre chose, de préférence qui prendra une seule unité de temps, soit trois heures comme nous l’avons vu, plutôt que d’attendre devant la télé.

Arrivés à ce stade, vous l’avez compris, le studio d’enregistrement est avant tout un lieu où l’on passe son temps à prendre des décisions. Et à l’heure du tout numérique, c’est une chose qui est devenue particulièrement difficile tant les outils d’aujourd’hui nous permettent de repousser et repousser encore le moment où il faudra choisir entre les prises que l’on garde et celles qui disparaîtront à jamais.

Il s’agit là pourtant d’une règle d’or, la première d’entre toutes, il faut savoir trancher. Bien sûr, au risque de regretter longtemps telle ou telle option que vous n’avez pas retenu et qui pourtant… Mais cette option, vous êtes le seul à vous en souvenir et votre public ne l’a jamais entendue ni ne l’entendra jamais.

Car ce choix appartient en propre à l’artiste, et souvent aussi à ceux qui l’entourent, et constitue très précisément le fondement d’une démarche artistique.

Et en parlant de ceux qui entourent l’artiste, dans un prochain billet, nous tenterons de découvrir un être mystérieux : l’ingénieur du son.

Illustration photo “We want more” et avec l’aimable autorisation de Michael Rougier pour Johnny Cash en studio.

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About Patrice Lazareff

Patrice Lazareff est ingénieur du son de formation et a pratiqué ce métier pendant plus de 20 ans. Il est également developpeur web et licencié en droit (Paris I Panthéon-Sorbonne). Ce mélange des genres l'a conduit à intervenir sur les différentes problématiques actuelles du marché de la musique, fort de son expertise technique et sur laquelle reposent les points de vue exprimés. Son site web http://www.lazareff.com/

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